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L'ALENA,
ou la mort de la campagne mexicaine
Le Mexique est le pays le plus
intéressant pour évaluer les effets
du "libre échange" puisqu'il
a signé l'ALENA, Accord de libre-échange
nord-américain avec les Etats-Unis et le
Canada en 1994.

Derrière l'augmentation
des exportations, les études montrent que
l'ALENA a balayé une grande partie de la
petite et moyenne industrie, qui était
celle qui générait l’emploi
formel. Il a désarticulé les chaînes
productives existantes sans en créer d'autres
et a fortifié la dénationalisation
du secteur de la grande industrie dédié
à l'exportation. Mais le résultat
le plus néfaste de cette politique de "libéralisation
commerciale" s’est produit à
la campagne. On parle même de "destruction
de la campagne mexicaine". Ce sont eux qui
sont les plus touchés, car 67% des indigènes
se consacrent aux activités agricoles,
contre 22% de l'ensemble des Mexicains.
Alors qu’il était
autosuffisant et exportateur d'aliments basiques,
le Mexique s’est mis à importer 40%
des grains et des oléagineux qu'il consomme
: entre 1994 et 2000, les importations de riz
ont augmenté de 242%, le maïs 112%,
le blé 84%, soja 75% et l’importation
de viande de bœuf 247%.
En conséquence, en moins de 10 ans, 1,8
million d'emplois agricoles ont été
perdus. Depuis la mise en place de l'ALENA, la
campagne mexicaine accuse des niveaux très
élevés de malnutrition et de pauvreté.
Mais également une perte de la diversité
génétique de beaucoup de cultures
endémiques du pays, principalement du maïs,
à cause de l’arrivée en masse
du maïs transgénique américain.
Parallèlement, la dégradation de
l’environnement s’est accentuée
dans les campagnes.
Les entreprises
pharmaceutiques brevètent les plantes médicinales
utilisées ancestralement par les chamans
indigènes, qui se voient ensuite contraints
de payer des droits pour les utiliser.
Autre conséquence directe,
la migration rurale a littéralement explosé.
On calcule "l’exode ALENA" à
plus de 5 millions de Mexicains, et les Etats-Unis
ont 'résolu' le problème avec un
mur à la frontière. Voilà
pourquoi l'indigène n'est plus la population
isolée et apparemment statique des années
50 et 60. Nous sommes aujourd'hui devant un ensemble
de Mexicains qui se déplacent de la campagne
vers les villes et les grandes entreprises agricoles
à la recherche de meilleures conditions
de travail, mais aussi, et chaque fois plus fréquemment,
vers d'autres pays comme les Etats-Unis et le
Canada. Tout cela se traduit par une homogénéisation
des cultures et des modes de vie : une fois devenus
citadins ou américains, les jeunes indigènes
perdent le contact avec leur culture d’origine.

Des
conditions de vie déchirantes
Ce qui est une constante de tous
les peuples indigènes du Mexique aujourd’hui,
ce sont les mêmes conditions de vie déchirantes
en terme de marginalité et de pauvreté.
Et ce, malgré leur émergence sur
la scène nationale provoquée par
l’irruption armée de l’EZLN
en 1994. La titulaire du bureau des affaires Indigènes
de la Présidence de la République,
Xochitl Galvez a admis il y a peu, que 93% de
la population indigène du Mexique se trouve
en condition d’extrême pauvreté.
Peu de réseaux de communications,
d’écoles, d’hôpitaux,
souvent pas d’électricité
ni d’eau potable dans les maisons faites
de bois et de taules. Une alimentation pauvre,
des autorités nationales et locales souvent
autoritaires et méprisantes, des ressources
naturelles qui s’amenuisent, une forte érosion
des sols et un changement climatique qui se ressent
déjà fortement… Ces facteurs
laissent présager un avenir encore plus
sombre pour les peuples indigènes du Mexique.
| «La
Terre Mère ne vous appartient pas»
La relation existentielle
et affective qu’un indigène
a avec son territoire n’a rien à
voir avec notre sens de la propriété.
Et tandis que nous sommes de nature individualiste,
l’indigène vit toujours en
communauté. Si pour nous la terre
appartient à la personne, pour les
indigènes c’est le groupe ethnique
qui appartient à la terre. Pour un
indigène, la terre ancestrale est
source de vie, et c’est l’élément
essentiel de l’identité de
son peuple. Les rivières, les montagnes,
les sources et les vallées ont toujours
une importance particulière, elles
constituent l’espace fertile dont
a besoin une société agraire,
et sont l’espace sacré des
ancêtres : elles ont l’âge
du temps. C’est pareil pour l’eau.
Considérer l’eau comme un bien
commun et un droit de chaque être
vivant, ou le voir comme une ressource stratégique
et une marchandise soumise à la bonne
volonté du marché, ce sont
deux visions totalement opposées.
Explications d’une indigène
Mazatecos de l’Etat de Oaxaca :“Pour
les capitalistes, la terre, les eaux, l’air,
les forêts sont des ressources qui
doivent être exploitées pour
satisfaire leurs intérêts économiques.
Pour nous, paysannes et paysans Mazatecos,
ces éléments de la nature
sont la base de la vie, ce sont des richesses
qui n’ont pas de prix et qui ne peuvent
pas être commercialisées. Au
nom du développement et du progrès,
le capitalisme avance dans le monde sans
respecter les limites et les lois. Ce faisant,
les capitalistes mettent en péril
la vie de tous les êtres vivants sur
cette planète, et de l’humanité
toute entière. »
Incompréhension d’un indigène
Purépecha du Michoacan : «
Nous faisons partie de la terre mère
et elle fait partie de nous. Puisque nous
ne sommes pas les propriétaires ni
de la légèreté de l’air
ni de la fureur des eaux, comment pensez-vous
pouvoir les acheter? »
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précedente
© EKWO
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DOSSIER
ENVIRONNEMENT & PHENOMENES
Ils ont survécu à la colonisation,
à la conversion religieuse forcée,
à la révolution mexicaine, et à
70 ans de parti unique au pouvoir. Aujourd’hui,
l’attaque à leur mode de vie traditionnel
est encore plus directe. Vingt ans de capitalisme
sauvage les ont largement fragilisés, sauront-ils
survivre aux assauts encore plus sournois du néo-libéralisme
?
Racket
sur le patrimoine des peuples indigènes
Le Mexique couvre presque 2 millions
de km2. Les indigènes sont éparpillés
sur tout le territoire, dans environ 20 000 localités,
la majorité vivant dans le sud, dans les
régions montagneuses de Puebla, de Oaxaca,
du Guerrero et du Chiapas, et sur le plateau du
Yucatan. Au total, la surface qu'ils possèdent
représente 1/5 du territoire national.
Seulement quelques peuples autochtones
vivent encore sur leurs terres ancestrales. La
plupart ont du au cours de l’histoire, se
réfugier dans les montagnes, plus inhospitalières
mais moins convoitées. A l’origine,
les besoins d’un système économique
et politique qui n’est pas le leur, et dont
la déprédation a pris plusieurs
formes.
Le pétrole
est une des plus grandes richesses du Mexique,
et son économie en dépend largement.
70% des ressources pétrolières sont
extraits de gisements marins et terrestres du
tropique mexicain. Les plus importants se trouvent
dans des zones avec une forte présence
indigène. Ils ont beau considérer
comme un sacrilège de creuser la terre
pour lui voler ses entrailles, on ne leur demande
pas leur avis. Ce qui génère parfois
de violents conflits.

Les principaux barrages
hydroélectriques du pays La Angostura,
Malpaso, Chicoasén, Aguamilpa et Miguel
Alemán sont situés dans des territoires
indigènes. Pour le barrage Cerro de Oro
construit dans les années 50, les anthropologues
Barbara et Bartolomé ont parlé d’un
véritable ethnocide : 25 000 Chinantecos
et 30 000 Mazatecos ont été expropriés
de force de leurs vallées fertiles. C’est
l’armée qui les a expulsés
de leurs maisons au moment où montaient
les eaux. Plus de 3 000 anciens sont morts de
tristesse dans les quelques mois qui ont suivis
l’inondation de leur territoire sacré
où chaque ruisseau, chaque pierre, chaque
arbre avait une importance symbolique et une divinité
associée. Quant aux jeunes, ils ont du
émigrer à la ville pour chercher
du travail tant les terres qu’ont leur a
donné en échange étaient
inaptes à la culture. Les autres, ceux
qui n’ont eu d’autre choix que de
rester, vivent dans des conditions misérables
sur les berges du barrage, et pleurent encore
la perte de leur territoire. Alors que pour certains,
un barrage signifie une génération
d’électricité nécessaire
pour le développement d’un pays,
pour les indigènes, la construction d’un
barrage, c’est un véritable déluge
qui met en péril la survie de leur identité
et de leur peuple.
Les communautés agraires
indigènes possèdent 60% des forêts
du Mexique. Ce sont aujourd’hui les mieux
préservées, et celles qui possèdent
encore des bois de valeur. Non seulement la taille
illégale fait rage, mais elles sont aussi
régulièrement concessionnées
par le gouvernement à des entreprises privées.
Les indigènes tentent parfois de défendre
leurs arbres, au péril de leur vie. On
les emprisonne ou on les assassine comme ce fut
le cas dans le Guerrero, récemment.
Les principales réserves
naturelles protégées se
trouvent dans des territoires indigènes.
La plupart d’entre elles sont des territoires
sacrés et cérémoniaux, avec
des zones archéologiques que les peuples
indigènes revendiquent comme leur appartenant.
Mais pour préserver ces zones, le gouvernement
tente parfois de déloger les populations
indigènes qui y habitent, et développe
des projets écotouristiques de grande envergure
dans lesquels ils ne sont pas associés,
ou seulement pour vendre de l’ethnotourisme.
A ces problèmes s’est
ajouté récemment celui de la biopiraterie
car ces régions sont aussi les plus riches
en biodiversité. Les indigènes ont
dénoncé le pillage de leurs connaissances
et de leurs savoirs des plantes, mais les intérêts
financiers sont trop élevés pour
qu’on respecte leurs droits.
Les ressources naturelles des
territoires indigènes sont depuis des décennies
la cible du développement industriel et
capitaliste. Ces populations, particulièrement
vulnérables, se sont vues obligées
d’entrer en lutte pour préserver
l’intégrité de leur patrimoine.
Mais l’agression à leur forme de
vie prend parfois des formes plus sournoises contre
lesquelles il est beaucoup plus difficile de s’opposer,
parce qu’elles font partie d’une situation
chaotique qui accélère le processus
de destruction de la vie paysanne.



Mai 2006 les indigènes afectés par
les barrages ont organisé une caravane
en défense de l'eau. Cette caravane à
traversé 6 Etats du Mexique.
suite
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